Chirac l'ancien

Publié le par Fei

Hier était diffusée la seconde partie du documentaire de Patrick Rotman sur Chirac, intitulée le vieux lion. Elle couvrait la période de 1981 à nos jours (25 ans, j'ai taillé comme j'ai pu mais c'est forcément tès long, je te préviens, comme suggéré par Tigrou je mets les dates en gras pour faire des repères). Resituons le contexte de la fin de la première partie : élection présidentielle de 1981, Giscard est à nouveau candidat face à Mitterand. Chirac a passé les derniers mois à saper VGE (dont il a été le premier ministre) et Raymond Barre, son premier ministre en exercice. Officieusement, il appelle même à voter Mitterand, pensant que les socialistes ne pourraient faire illusion plus d'un septennat.

Rapidement la présidence de Mitterand devient impopulaire et en 1983 la gauche se fait totalement laminer aux législatives (notamment à Paris où la droite fait le "grand chelem" et prend tous les arrondissements). Cela ouvre en 1986 la voie à un scénario inédit sous la Ve : la cohabitation. Mitterand appelle Chirac pour être son premier ministre. Le premier conseil des ministres est très tendu (Seguin raconte que Mitterand, pourtant seul face à une 40ne de RPR, dominait totalement l'assemblée), premier signe d'une cohabitation très difficile. A tel point qu'il menace de démissionner, à quoi Mitterand répond en gros "Grand bien vous fasse", laissant un Chirac médusé de stupeur et de rage. Il ne démissionne pas pour autant. Arrive 1988 et la nouvelle échéance présidentielle, Chirac utilise la formidable infrastructure de la mairie de Paris pour soutenir son parti et mener campagne (j'y reviendrai plus loin, en parlant des affaires). Mais il n'est pas de taille, comme on le voit lors du débat les opposant (Chirac essaie de se mettre sur un pied d'égalité : "ce soir nous sommes deux candidats sur un pied d'égalité, je vous appellerai donc Mr Mitterand", à quoi l'intéressé répond "Comme vous voudrez Mr le Premier Ministre"). Mitterand passe confortablement et Chirac traverse une période d'abattement.

En 1990, Pasqua et Seguin, pourtant des fidèles, tentent un coup d'état sur le RPR, forçant Chirac à sortir de sa léthargie. Ce nouveau combat le remet en selle et il parvient à garder les rênes, mais perd le soutien de Pasqua dans la lutte. En 1992, Chirac, pourtant pas foncièrement européen (il avait signé l'appel de Cochin, très euro-sceptique dirons nous) appelle à soutenir Maastricht contre l'avis de la majorité du RPR. Beaucoup y voient une manoeuvre politique de démarquation. En 1993, la gauche est laminée aux législatives et la cohabitation s'impose à nouveau, mais
Chirac préfère envoyer son conseiller de longue date Edouard Balladur à Matignon, pensant d'expérience qu'il est impossible de passer de Matignon à l'Elysée (et personne ne l'a fait sous la Ve). Mais Balladur se démarque très vite, et forme son gouvernement sans consulter Chirac qui se sent trahi, d'autant plus que plusieurs de ses fidèles se retrouvent dans ce gouvernement. Chirac refuse de croire que Balladur pourra se présenter à la présidentielle de 1995 contre lui, et il est bien le seul. Sarkozy jouera Balladur gagnant (et déclenchera la haine féroce qu'on connaît, Chirac lui reprochant d'avoir violé son intimité si précieuse), Pasqua aussi, même Juppé hésite, bref le bateau Chirac fait eau de toute part. Mais Chirac, loin de se laisser abattre, se lance à corps perdu dans le combat sur le thême de la célèbre "fracture sociale" pour ratisser le centre gauche, et finit par combler tardivement son retard. Le camp Balladur est trop confiant, et Seguin fait tout son posible pour remuer les masses du RPR, avec succès. La suite est connue, Chirac se retrouve au second tour face à Jospin, et Balladur disparaît.

Chirac y est enfin, il a atteint son objectif. Il forme un gouvernement "de remerciement", sans un seul proche de Balladur. Juppé premier ministre ne peut tenir les promesses de Chirac président, les impôts grimpent en flêche contrairement à toutes les promesses et la situation se durcit. Les grêves, l'évacuation de l'église St Bernard, le climat est au conflit, mais Chirac tarde à réagir. Et puis le 21 avril 1997, sur les conseils de Dominique de Villepin, il dissout l'Assemblée Nationale. Immense erreur politique, la manoeuvre est très mal perçue et la Chirac se prend la plus belle volée de sa vie politique, qui restera comme un cas d'école en politique. En 95 la droite avait la main-mise sur tout, en 97 la gauche revient avec Jospin pour une cohabitation inversée. Celle-ci se passe plutôt bien et Chirac, qui sait que 5 ans de cohabitation c'est long et qui croit toujours le passage Matignon/Elysée impossible, attend son heure. Mais les affaires le rattrapent.

Le juge Halphen, dans l'affaire Méry (l'attribution des marchés des HLM de Paris), fouille un peu trop dans la comptabilité du RPR et se rapproche dangeureusement de Chirac (maire de Paris à l'époque des faits). Halphen perquisitionne au RPR, mais le ménage a été fait suite à une fuite (à l'époque, Toubon était à la Justice et Debré à l'Intérieur, deux fidèles parmi les fidèles de Chirac). L'enquête est  plombée, Halphen torpillé suite aux manoeuvres de l'équipe de Villepin pour trouver les failles dans la procédure et protéger Chirac sur des vices de procédure. La décisoin du Conseil Constitutionnel (dirigé par Roland Dumas, ami de Chirac) sur l'impunité du Président achève l'édifice. L'affaire des HLM, l'affaire des emplois fictifs (des permanents du RPR employés à la mairie de Paris et salariés par des entreprises), les 3 semaines de vacances en hôtel à 22000 francs la nuit, le scandale des voyages de complaisance, tout "fait pschitt" grâce à la machine de protection chiraquienne. Il a toutefois perdu en popularité et la présidentielle de 2002 s'annonce mal. Encore une fois Chirac reprend du poil de la bête, s'investit à fond à l'international. Il est le premier chef d'état occidental en Amérique après le 11 septembre, prend position contre un conflit en Irak. A l'intérieur il joue la carte sécuritaire (le 11 septembre, AZF et la tuerie de Nanterre sont passés par là). Et le voilà au deuxième tour contre le Pen, puis élu à 82%.

Il fera l'erreur d'entrée de jeu de croire que ces 82% sont pour lui, alors qu'au moins la moitié de ces voix sont en fait de gauche, et fait à nouveau un gouvernement fermé là où l'élargissement était de mise. Il refuse de prendre Sarkozy comme premier ministre et choisit un inconnu, Raffarin. Chirac entre dans l'histoire grâce à la crise irakienne, se lance dans la cause tiers-mondiste et l'écologie, mais à l'Intérieur la situation n'est pas brillante, l'échec du referendum sur l'Europe et la baffe des régionales le prouvent. Sarkozy récupère la machine chiraquienne de l'UMP à son compte, et Chirac réplique en lançant Villepin dans ses pattes. Il se plantera dans la gestion des émeutes (sortant de sa réserve après 3 semaines de silence), dans la gestion de la crise du CPE, et Villepin est mis en danger par l'affaire Clearstream. La fin de règne est douloureuse.

Au final, sur 12 ans de pouvoir il ne reste pas grand-chose : la fin du service militaire, la réforme des retraites, la reconnaissance du passé sombre de la France et un certain rayonnement à l'International. Seguin voit sans doute juste en affirmant que Chirac est un animal politique qui aime le combat et la conquête du pouvoir mais qui n'est pas fait pour son exercice, incapable de tenir une ligne politique cohérente. Encore une fois, Rotman constate le mystère Chirac et son incapacité à percer l'homme derrière le politique, que même ses proches connaissent très mal, que personne n'a jamais su situer réellement, peut-être pas même lui. Un homme paradoxal, qui a "tué" nombre de ses pairs (Chaban, Giscard, Barre, Balladur...) mais n'a jamais compris la trahison des autres, brillant à l'international mais mauvais à l'Intérieur, à la réelle fibre sociale mais au train de vie princier, un ambitieux doté d'une grande force de caractère mais qui n'a jamais su agir sans éminences grises qui le dirigeaient, un conquérant incapable de diriger correctement et clairement. On sent une fuite en avant chez Chirac, mais vers quoi ? Pourquoi une telle pudeur, quitte à passer pour un beauf inculte alors qu'il est cultivé voire érudit, amateur de poésie ? Chirac ne s'aime probablement pas, le combat politique lui a sans doute fourni les éléments dont il avait besoin pour tenter de se convaincre de sa valeur (pourtant évidente, 2 fois premier ministre et deux fois président !), se retrouver face à lui-même dans l'exercice du pouvoir lui ramenant probablement ses doutes. Un homme qui ne peut tenir en place, de peur de se retrouver avec lui-même ? Le mystère demeure.
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Publié dans Rien à bloger

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S
Honne^tement ça m'étonnerait qu'il se représente, mais bon sait-on jamais...<br /> Je vais peut-être dire une grosse bêtise mais tant pis : au début de ton deuxième paragraphe, quand tu parles de la cohabitation, tu dis que c'est en 1983. C'était pas en 86 ? Je peux me tromper cela dit.<br /> J'ai pas pu voir le documentaire, donc merci d'avoir écrit ces articles ^^
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F
Si, c'est exact. La gauche se fait étaler en 83 mais la cohabitation n'intervient pas avant 86 en effet, j'ai fait un raccourci. Je corrige, merci !
A
Chirac s'en est toujours sortit par son instinct. <br /> <br /> Le soucis c'est qu'après 12 ans de présidence, à part à l'internationale où il capable du meilleur, il ne laissera pas grand chose de "politique" dans l'histoire.<br /> <br /> Arrivé au sommet, il ne n'avait plus de compétition en France, donc il a attaqué l'internationale... de là à ce qu'il devienne secrétaire de l'ONU...<br /> <br /> Le probleme sera sa fin de présidence,avec les quelques affaires judiciaire qui l'attendent... Mais il aura surement un "pshiit" comme défense.<br /> <br /> Homme très interessant.
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F
Chirac je le verrai bien à l'ONU, ouais ! ^^
C
Une caricature du blog de Maëster qui colle bien au sujet: http://maester.over-blog.com/article-4305709.html:-)
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C
Je me demande si il va se représenter pour les prochaines élections ?Il en est capable juste pour faire chier Sarko.
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F
Ptet bien, mais il se fait quand même assez vieux le pépère, même lui doit en être conscient, surtout après son AVC.