Un pays hors du monde
Aujourd'hui, je vas Te parler de Pyongyang, de Guy Delisle, à l'Association. Sorte de carnet de voyage romancé, Pyongyang raconte au long de ses 175 pages l'expérience vécue par l'auteur dans la capitale du pays le plus fermé du monde, la Corée du Nord. Delisle, qui travaille dans le monde de l'animation, y est parti quelques semaines pour raisons professionnelles. En effet, l'animation est un secteur qui sous-traite beaucoup en Asie, en Chine et de plus en plus en Corée, ce qui a permis à Delisle de partir en Corée superviser l'avancée et la qualité des travaux. Avant de parler du bouquin en lui-même, je Te propose un petit topo rapide de la situation en Corée du Nord.Comptant environ 23 millions d'âmes, la Corée du Nord, officiellement séparée de la Corée du Sud après la conférence de Yalta en 1945, est un pays totalement replié sur lui-même, dont les frontières sont presque totalement hermétiques, et où les étrangers sont présents en nombre très très limité. Selon la Constitution de 1972, la Corée du Nord est une république populaire démocratique socialiste. Longtemps sous la "présidence" de Kim Il-sung (mort mais érigé au rang de "président éternel") puis celle de son fils Kim Jong-il, la Corée du Nord est le pays qui reçoit le plus d'aide internationale, et qui a subit une grave famine à la fin des années 1990. Plusieurs grandes ONG, comme Oxfam ou Médecin sans frontières, ont cependant préféré quitter le pays, estimant que l'aide était détournée par le régime au détriment de la population en ayant réellement besoin. Inutile de dire que la liberté d'experssion et de pensée est un concept inconnu là-bas, et que la propagande y est omniprésente pour sanctifier le sauveur Kim Jong-il, lequel aurait écrit plus de 1200 ouvrages durant ses études et dont la parole a quasiment une valeur sacrée. La Corée du Nord est, au passage, le seul pays où internet n'existe pas. Le pays chercherait à se rapprocher de la Corée du Sud, comme le montre la présentation d'une équipe commune aux J.O, mais la situation ne changera sans doute pas avant longtemps, le Sud n'étant probablement pas pressé d'absorber toute la misère du Nord.
Après cette petite mise en condition, revenons à nos moutons. Pyongyang est donc une sorte de carnet de voyage où Delisle raconte ce qu'il a vu du pays, de sa société, de sa population. Dès le début le ton est donné : à peine arrivé à l'aéroport, il est accueilli par un guide qui ne le lachera plus d'une semelle. En effet, on ne se déplace jamais seul quand on est un étranger en Corée du Nord. Rien ou presque ne doit filtrer du pays, et seules certaines choses contrôlées peuvent être vues. Les appareils photos ne sont donc pas vraiment les bienvenus. Au moment de monter dans le mini-van le menant à l'hôtel, on lui remet un bouquet de fleur. Cette coutume a priori sympathique est en fait la première étape d'un cérémonial de culte de la personne. Sous prétexte de lui montrer un point de vue, le guide l'emmène en effet devant une statue gigantesque de Kim Il-sung, au pied duquel Delisle devra déposer son bouquet avant de s'incliner en marque de déférence. Et ce n'est que la première d'une série de petites anecdotes étonnantes sur ce pays fantômatique coincé dans un univers semble-t-il parallèle au nôtre. Malgré la pauvreté du pays, Pyongyang se veut une sorte de vitrine de modernité, avec des hôtels immenses mais vides, ses chantiers de construction (en réalité plus ou moins abandonnés, bien qu'ils fassent/aient fait la fortune de groupes de BTP entre autres français). La Corée économise son électricité, et ses grands hôtels ne sont en fait que très peu éclairés, un ou deux étages au plus. Le restaurant tournant ne tourne que lorsqu'une délégation étrangère est présente, les ascenceurs ne marchent pas vraiment, etc... Bref, le pays cherche à se donner une image de pays moderne, bien que personne ne soit dupe. Des projets titanesques, gouffres financiers dont personne ne profitera jamais, Delisle en croisera plusieurs. Presque impossible aussi d'obtenir autre chose que la propagande d'Etat à travers les différents contacts qu'il aura avec des Coréens, tellement endoctrinés et au fait de ce qui pourrait leur arriver en cas de manque de soutien au régime, qu'ils ne dévient jamais du discours officiel et ne se permettent pas d'exprimer des opinions personnelles.
Je ne vais pas tout Te raconter en détails, ces quelques exemples suffiront j'espère à éveiller Ta curiosité et Te donneront envie de lire cette BD, témoignage rare de la situation d'un pays comme nul autre. Delisle raconte son expérience avec des dessins réalisés au crayon et donc en tons de gris. Son trait est simple mais fluide, agréable mais sachant se mettre en retrait pour laisser le propos et non les images marquer le lecteur. Il ne s'agit pas d'un récit à charge contre le régime, d'un panorama géopolitique du pays et de sa situation ou d'un rapport détaillé, simplement la vision du pays par un étranger qui le découvre avec un mélange d'amusement et de stupéfaction, tant la Corée du Nord est un pays avec un système et une population (ne T'attends toutefois pas à des récits poignants de Coréens, Delisle n'a évidement pas pu en croiser beaucoup et jamais seul, ni en dehors de la capitale) comme nulle-part ailleurs, comme hors du monde. Il livre toutefois ici et là quelques anecdotes vécues par d'autres ou quelques éléments historiques pour enrichir son récit et le recadrer dans son contexte. Un témoignage riche et intéressant sur un pays largement méconnu.
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