Untitled (1)

Publié le par Fei

La ville.

Quelque chose dans la ville changeait. D'abord une sensation, légère, latente. Puis c'était devenu comme un acouphène, un bruit diffus, mais qui bourdonnait dans son esprit depuis maintenant plusieurs jours et commençait à la préoccuper. Et maintenant cette impression était devenu un mal, une fièvre. Sa capacité à ressentir la ville était limitée, trop superficielle pour qu'elle sache précisément ce que c'était. Mais elle savait que c'était réel.

Elle n'était pas capable d'agir comme un médecin urbain et de poser un diagnostic. Elle n'avait pas assez d'expérience pour ça. Elle ne pouvait même pas écouter la patiente pour l'entendre lui expliquer ses symptômes. Mais observer lui avait permis de sentir que quelque chose se passait. On lui avait dit que l'intuition devait être sa première qualité. Observer. Ecouter. Ressentir.

Certains savaient presque lire une ville, ils en connaisaient non seulement tout, des boulevards aux impasses, mais ils en comprenaient aussi profondément l'histoire et l'identité. Elle connaissait parfaitement l'anatomie de sa ville, mais elle n'avait encore fait qu'effleurer son âme. Maîtriser l'Histoire, les grandes étapes de son dévelopement et de sa croissance, était certes fondamental pour tenter d'en comprendre l'histoire, mais il fallait tellement plus ! Se laisser imprégner par sa vie, accepter d'être absorbée par elle, de s'y fondre pour en atteindre le coeur, et se lier avec. Il paraît que l'un d'eux avait atteint une telle résonance avec la ville que son esprit parcourait maintenant librement le sol et les murs de la cité, en osmose avec le bitume, dans les pierres, sous l'écorce, le long des câbles. C'est vers eux qu'elle devait maintenant se tourner. Pour comprendre ce qu'elle sentait. Comprendre cette fièvre. Ce bruit.

Elle ferma les yeux, plongea en elle-même et s'ouvrit à la ville. Sa respiration se cala sur le pouls urbain. Sa conscience se scindait, filait le long des axes, et à chaque carrefour se divisait à nouveau. Elle cherchait une autre respiration, une autre conscience ouverte comme la sienne. Elle ne pouvait pas parcourir toute la ville ainsi, d'un seul coup, et devait progresser par quartiers. Son esprit ne pouvait supporter longtemps un grand degré de dilution, mais ils étaient suffisamment nombreux à arpenter la ville de la sorte pour qu'elle atteigne son objectif. Chacun d'eux avait sa pulsation propre, sa couleur. Une sorte de signature unique. Une fois, un ancien avait fait résonner leurs deux esprits et le spectacle global de ces fils de conscience, avec leur nuance colorée unique mélée à une variation infime d'une note, l'avait submergé. Presque engloutie. La conscience diluée de chacun participait à un canevas de sons et de lumière d'une richesse et d'une complexité sans cesse renouvellées sur toute la ville. Pendant quelques secondes elle avait contemplé cette vision incroyable, sans même pouvoir la regarder ou l'écouter attentivement, mais cela avait suffit à la marquer à jamais. Un jour elle en contemplerait à nouveau par elle-même
tous les détails, pour en approcher au plus près l'infinie subtilité.

Mais elle en était encore loin, et l'heure n'était pas à la contemplation. Au détour d'une rue, elle reconnut cette couleur familière qu'elle cherchait, ce son feutré caractéristique. Elle ressera sa concience autour du fil et le remonta jusqu'à sa source. La respiration lui confirma ce qu'elle savait déjà, elle l'avait trouvé. Elle laissa son esprit remonter, puis rouvrit les yeux. Elle posa une main sur le sol du toit de l'immeuble, se concentra un instant pour en ressentir les battements, et s'aligna dessus pour se fondre en lui.

To be continued (?)

Publié dans Petites histoires

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Robert Mudas 11/06/2008 21:12

Un "acouphène" ?Sympathique texte, intriguant et joliment écrit.

Fei 11/06/2008 21:34


Oui oui, ces petits bruits dont on arrive pas à se débarrasser et qui peuvent rendre dingue... ^^