Courses

Publié le par Fei

Il court.
Ca, il en est sûr. Il court tout le temps.
A force de courir, il commence à perdre de vue pourquoi il court. Après quoi il court. Après qui. Pour rien ? Après personne ? Ou pour trop de choses ?
Il court après sa vie. Pour sa vie.
Après sa femme, qui en a eu assez de le voir courir partout. Il aurait moins courru si elle était moins coureuse. Salope. Pas foutue de comprendre que c'est pour elle qu'il court. Et qu'il n'a jamais couru après une autre.
Sa boîte, ça compte pas. Elle n'a pas le droit de le lui reprocher. Pas une raison pour se taper un autre gars. Encore moins pour se barrer avec. Salope. En plus, un informaticien. C'est peut-être ça le pire. Un informaticien. Le degré le plus bas sur l'échelle professionnelle. Des branleurs. Jamais pressés. Enfoirés.
Pour elle. Tout était pour elle. Et elle lui a renvoyé dans la gueule.
Son job, c'est la course permanente. Perpétuelle. Ce connard de jeune directeur veut sa peau, c'est sûr. Mais il en a vu d'autres passer, et lui est toujours là. Les petits jeunes aux dents longues il a l'habitude de leur raboter les chicots. A force de courir, il a la résistance d'un marathonien. Le marathonien, il est mort à l'arrivée, mais ça ne lui arrivera pas. Courir, c'est sa vie. Ou plutôt, sa vie est une course.
Son médecin le lui reproche, d'ailleurs. Connard de médecin. Confortablement assis sur son caducée. Soigner des vieux qui s'emmerdent ça doit être pépère. Qu'est ce qu'il sait de la vraie vie de travailleur ? Connard. Parler latin pour faire le cultivé, c'est son truc. Infarctus, myocarde, asystole... Du vent tout ça. Son coeur a toujours tenu, il tiendra toujours. C'est de famille.
Son père a fait le taxi pendant 50 ans. 7 jours par semaine. 14h par jour. Une semaine de vacances par décennie. Plus deux jours par an en septembre. Pour l'entretien du tacot. Des centaines de milliers de courses à son compteur. C'est pas ça qui l'a tué. La bouteille, oui.
Lui il picole un peu. C'est son ravitaillement en course à lui. La flotte c'est gentil mais le whisky c'est mieux. Ca remet les idées en place. Ca donne un coup de fouet. Sa femme trouve que ça le rend con. Connasse. Jamais rien foutu de sa vie et elle le juge. Enseignante c'est mignon, mais faut pas mélanger avec ceux qui triment. Sa mère l'avait prévenu. Toujours écouter sa mère. Une sainte.
Neuf gosses en huit ans. Elle chômait pas, elle. Toujours avec trois gamins sous le bras. Question d'organisation. Le taxi du père suffisait pas, elle faisait des ménages. Des trucs du genre. Pour des vieux qui font plus rien. Rien d'utile. Services à la personne, à domicile, comme on dit. Le soir après l'école des gamins. Un système bien rodé. Une repasseuse et une armée de plieurs. Une plongeuse et un régiment d'essuyeurs et de rangeurs. Le mercredi c'était les courses. Efficacité maximale. Chacun son rayon et ses objectifs. Et au pas de charge. Record en 7 minutes. Tout ça sans se plaindre. Une sainte.
Elle avait raison sur sa femme aussi. Sa femme n'avait jamais rien compris à rien. Cet enfoiré de directeur non plus. Encore moins cet abruti de médecin... Qu'ils aillent tous se faire foutre. Ils ne savent rien. N'ont conscience de rien. Pour qui ils se prennent ? Avec leurs conseils... Leurs jugements... A vouloir décider pour lui. A savoir ce qui est bien pour lui. Il ne les écoutait pas beaucoup. Il ne les écoutera plus. Il les laissera derrière. Ils ont tort. Forcément tort.
Courir droit dans le mur ?
Ils ont forcément tort.
Forcément.

Publié dans Petites histoires

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