La séparation

Publié le par Fei

Quand elle était rentrée ce jour-là, après une journée harassante de travail qui parachevait en beauté la semaine la plus pourrie de son existence professionnelle, il était là. Ou plutôt il était toujours là, à la même place, dans le salon. Gras, quasi immobile, l'oeil éteint, il n'était plus que l'ombre de celui qu'il avait été au début. Celui que presque sur un coup de tête elle avait fait venir chez elle. Depuis combien de temps n'avait-il pas quitté sa place ? Sans parvenir à retrouver précisément, elle savait que ça faisait longtemps. Tellement qu'il lui évoquait maintenant plus un bibelot qu'un être vivant. Elle avait-elle cessé de s'intéresser à lui, mais lui s'était-il jamais intéressé à elle ? De l'indifférence, c'était sans doute tout ce qu'elle avait jamais obtenu de lui. Les illusions des premiers jours passées, le constat était amer : il ne serait jamais capable de lui donner ce qu'elle espérait. Pourtant, elle s'était accrochée. Elle achetait ce qu'il y avait de mieux pour lui faire plaisir, s'occupait de toutes les tâches ménagères pour son confort. Les repas étaient bien les seuls moments où il daignait se remuer un peu et remarquer sa présence. Depuis des mois la situation ne bougeait plus, lui figé dans son autisme et elle qui s'éloignait peu à peu de lui. Aujourd'hui, le point de non-retour était franchi. Leur absence de dialogue avait atteint son point Godwin, au delà duquel plus rien qu'on puisse dire ne peut rattraper quoique ce soit.

Dehors, des pigeons se battaient bruyamment pour quelques misérables miettes. Dieu qu'elle haïssait ces bêtes, créations sataniques dont le seul but dans l'existence était de pourrir la vie du reste du monde. Mais qui pouvait haïr assez le genre humain pour donne volontairement à manger à ces infects tas de plumes ? A part être moches, porter de maladies, picorer n'importe quoi, repeindre sa voiture à grandes giclées de déjections corrosives, produire un son ridicule mais crispant et réveiller les honnêtes gens à 13h du matin le samedi, à quoi servaient ces volatiles ? Elle avait pour eux autant de sympathie qu'un agent des RG pour un militant socialiste, et pourtant en cet instant précis elle aurait presque préféré les avoir dans son salon plutôt que lui. Avec eux il y aurait eu des échanges, des engueulades, des luttes, mais au moins il se serait passé quelque chose. Elle se serait sentie plus vivante qu'avec lui. Cette indifférence, ce mépris, cette négation de son existence, elle ne les tolérait plus. D'ailleurs, il commençait à déteindre sur elle et si elle ne faisait rien elle se retrouverait bientôt dans le même état de décrépitude que lui. Son quotidien était assez dur pour qu'elle n'aie pas à s'encombrer de ce genre de soucis une fois revenue chez elle. Elle demandait peu, mais c'était visiblement déjà trop. Son égoïsme la rendait furieuse. En fait, elle commençait même à le haïr. Il devenait une gêne... Non, il était déjà une gêne. Il devenait une nuisance, un ennemi.

Il allait dégager, un point c'est tout. Avec tout ce qu'elle avait à offrir, elle refusait de tolérer ça plus longtemps. Elle aurait du s'y résoudre bien avant. Après tout, il y en avait plein d'autres comme lui, elle n'aurait aucun mal à le remplacer. Elle n'avait qu'à sortir pour ça, et elle en ramènerait un autre dès le lendemain ! Si il croyait qu'elle ne se résoudrait jamais à se séparer de lui, il allait tomber de haut. Il n'y avait plus aucune raison qu'elle le garde dans sa vie, son comportement lui avait donné suffisament de résolution pour qu'elle franchisse sans peine ses dernières réserves. Bientôt, sa place serait occupée par un autre,
plus dynamique, plus beau, plus brillant. D'ailleurs, pourquoi attendre plus longtemps ? Il allait partir tout de suite, c'était en fait aussi simple que tirer la chasse d'eau. Résolue, elle saisit la petite épuisette, l'attrappa sans peine et se dirigea vers la salle de bains d'où elle l'envoya directement dans les égoûts au simple son d'un sec "et bonne route Bubulle..." soutenu par le gargouillis de l'eau.

Publié dans Petites histoires

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C
Marrant la chute, et bien tourné. :-)
Les pigeons, ça sent vécu. T'as déjà lu "Le pigeon" de Patrick Suskind ? Ça pourrait peut être t'intéresser, en plus le bouquin est très court.
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F
Salopards de pigeon avec leur fiente radioactive qui attaque la peinture de la bagnole !!!!Y servent à rien ! Ils n'ont aucune place dans aucun réseau trophique, aucune utilité quelle qu'elle soit, à part saloper tout ce qui passe !MORT AUX PIGEONS !!!!!!!!!!!!!!!!! ^^